Les confessions d'une quiche, chapitre 3
J'ai déjà longuement parlé de mes sentiments envers la villa de la Tante. Qui me dirait qu'il n'est pas sûr de les avoir compris se recevrait un coup de mon majestueux 44 dans le fondement. Ce dont je n'ai jamais parlé, en revanche, c'est de la voiture qui accompagnait la villa sur la liste fort longue des choses que je ne peux pas revendre alors que l'envie ne manque pas. Et c'est d'ailleurs un comble quand on sait que la chose n'a pas la moindre valeur pour un collectionneur. Ni pour personne d'autre soit dit en passant. À part moi, parce que j'en ai besoin, qui voudrait d'une caisse à savon montée sur roues ?
Je n'exagère pas en plus. Sambre ne veut pas s’en approcher, il est la nouvelle star de la compagnie de taxi locale, et Jun ce n’est pas plus glorieux, on dirait qu’il a peur qu’elle lui explose à la figure. Je ne peux pas lui donner tord. On ne peut pas parler d’antiquité mais c’est clairement une vieillerie. Une vieille Fiat blanche, une trois portes, un vestige des années 1980. Quatre roues, de la tôle et, tout de même, un moteur increvable. Plus quelques accessoires indispensables tels qu'une batterie, des bougies, un volant et ainsi de suite. Et des sièges. Une fine couche de moquette au plafond, la même sur le sol. La carrosserie est à nue dans tout le reste de l'habitacle. Les pédales et le volant auraient leur place dans une salle de musculation, le levier de vitesse est un objet de cauchemars. Je ne m'en sers que le strict minimum. Je m'en servais pour emmener la Tante à l'hôpital quand elle faisait un malaise. Je m'en suis servi pour la conduire à son lit de mort. Un souvenir qui a fait qu'elle n'est pas sortie du garage pendant un moment. Je l'utilise désormais pour aller faire les courses. Seul. C’est à peu près tout.
Le supermarché le plus proche est à plusieurs kilomètres de la villa, mais j'aime bien y aller. Même avec une bagnole d'étudiant vraiment fauché. La campagne environnante est superbe, quelque soit la saison. Les petites routes que j'aime emprunter serpentent au milieu de zones boisées, de champs parfois bordés de murs en pierres sèches recouverts de lierre et de mousse, de petits villages qui cultivent leur aspect hors du temps. Je peux également prendre la route qui longe le bord de mer et profiter d’un panorama tout en nuances de bleu, de blanc et de vert. Quand mes parents vivaient encore, je devais avoir dix ans, nous avons passé un été à la villa. Plus d’une fois nous avons pris ce chemin pour aller pique-niquer en famille, que ce soit sur une plage ou au sommet d’une falaise dominant les vagues. La Tante ne nous accompagnait jamais, elle n’aimait pas sortir de chez elle. Je n’aurais jamais cru, à l’époque, que cette demeure deviendrait ma maison, et cet été là un de mes souvenirs les plus chers.
Le retour est tout aussi beau, sauf qu’au bout il y a la villa et la corvée de rangement. Quand j’étais seul il n’y avait pas grand chose à ranger, à trois ce n’est plus la même histoire. Et il suffit que je rentre des courses pour que Sambre disparaisse mystérieusement dans le premier trou de souris qui passe. Jun m'aide la plupart du temps, lui, mais il lui arrive parfois, comme aujourd'hui, de quitter la villa pour savourer la paix de la campagne alentour et de ne rentrer que des heures plus tard. Je suis l’homme à tout faire, j’en déduis que je dois donc tout faire. C'est parti. Les sacs qui débordent, les packs d’eau et de lait qui pèsent quelques tonnes, le paquet de papier toilette totalement glamour et les pommes qui se sont carapatées dans un coin du coffre. Heureusement que c’est pas tous les jours.
J’arrive dans la cuisine avec un sac dans chaque main et une furieuse envie de râler quand je constate que la table n’est pas débarrassée. J’avais demandé à Sambre de s’en occuper mais visiblement il a oublié. Par contre, il a trié les fruits en enlevant ceux qui n’étaient plus mangeables et jeté les quelques produits périmés qui pourrissaient gentiment dans le frigo. J’imagine que ça compense.
Quelques voyages plus tard, il n’y a plus qu’à tout ranger. Et je le fais. Seul. Si jamais j’accueille encore quelques personnes, il faudra que je dresse mon monde pour qu’on m’aide un peu dans les tâches ménagères. Connaissant mon caractère, comparé notamment à celui de Sambre, je crains que ce ne soit pas gagné.
Je viens à peine de refermer le frigo quand je remarque que quelqu’un est allé chercher le courrier. La petite pile de lettres est posée sur le buffet, dominée par une enveloppe marquée du logo de la compagnie de distribution des eaux. Pas bon. Tout en dessous, il y a une enveloppe toute simple avec mon adresse manuscrite dessus.
Une enveloppe toute simple qui contient une feuille de papier rose parfumé à la fraise et la photo d’une jeune fille blonde. Elle est plutôt mignonne mais il y a quelque chose qui me gêne chez elle et ça n’a rien à voir avec le pull rose et les barrettes assorties qu’elle a dans les cheveux. Je n’arrive pas à mettre le doigt dessus. Bah, ce n’est pas très important.
J’espère juste que ce n’est pas la déclaration d’amour d’une collégienne.
Au temps pour moi, il s’agit d’une demande de location. Du moins je crois, ce n’est pas facile de bien lire entre tous ces petits cœurs, y compris ceux qui servent de point aux i. Si j’ai bien compris, la demoiselle s’appelle Aya. Elle aime le rose – tiens donc je ne l’aurais pas deviné – le sucre et d’une manière générale tout ce qui est mignon. J’ai pu décrypter qu’elle veut vivre dans un beau cadre et que la villa correspond tout à fait à ses goûts parce que, je cite, c’est à la campagne et à la campagne il y a des lapins. Et les lapins c’est mignon. Fin de citation. Okay.
Dire que j’ai failli me réjouir d’accueillir enfin une présence jeune et surtout féminine sous ce toit. Raté. Oh, je vais évidemment lui proposer de venir visiter en espérant y gagner un locataire et un loyer en plus, mais à moins qu’elle soit muette je ne risque pas d’essayer de la draguer. De toute manière ce n’est pas comme si j’étais un cador en la matière. Ma petite amie, au lycée, c’est elle qui m’a mis le grappin dessus. Elle a eu du mal d’ailleurs. On n’avait jamais essayé de me séduire avant. Je n’ai rien compris pendant des semaines. Il a fallu qu’elle se plante devant moi en me hurlant que je devais le faire exprès c’était pas possible autrement, et me rouler mon premier patin, pour que je percute. Et mes copains de se payer ma fiole jusqu’au bac !
Ma première petite amie.
Ça faisait longtemps que je n’avais pas pensé à elle.
Elle s’appelait Azzurra. Sa famille avait quitté l’Italie avec armes et bagages quand elle avait cinq ans. De l’italienne métissée espagnole elle avait les cheveux sombres et les yeux noirs, la peau mate. Ses traits de madone étaient complétés par une silhouette de danseuse de flamenco. Elle cultivait avec soin son accent du sud qui lui faisait rouler les r et adoucissait ses fins de phrases. De l’italienne elle avait aussi le caractère ombrageux et dominateur de la mama. Et je pèse mes mots !
Ne pas regarder les autres filles. Et ça valait aussi pour les profs. Fastoche !
Ne pas porter ce genre de pantalon parce que toutes les filles matent quand tu passes. Un détail très intéressant que j’ignorais avant et que j’ai beaucoup mis en pratique après – sans résultat mais c’est la faute d’Azzurra.
Ne pas oublier de me tenir la main en public parce qu’il faut que les autres sachent qu’on est ensemble. Je pense qu’ils avaient fini par le comprendre au bout d’un moment, une idée comme ça, mais je n’ai jamais osé la contrarier. Pas folle la guêpe !
Ne pas manger de gâteau parce que ça fait grossir. Ça c’était plutôt pour elle mais j’étais solidaire. J’avais pas tellement le choix faut dire, mais je me rattrapais quand elle n’était pas là. C’est que faut p’têt pas pousser non plus.
En gros, j’ai été un homme brimé pendant les six mois qu’a duré notre histoire mais elle me plaisait tellement… et j’espérais qu’elle changerait. Sauf que si les femmes répètent à plaisir que les hommes sont incapables de changer elles ne sont pas plus douées que nous pour le faire.
Et le tout s’est fini sur un fiasco complet. Notre première fois. Ma première fois. La sienne. Et probablement un bon matériau pour un sketch grinçant.
Elle savait ce qu’elle voulait. Et où, et quand. Et elle m’a mené par le bout du nez – pour ne pas parler d’un autre bout qui pour le coup était nettement plus de circonstance. Sauf que…
Malgré son caractère, Azzurra était une romantique et elle rêvait de faire ça comme dans les films. Elle me l’avait dit d’ailleurs, sauf qu’à seize ans filles et garçons n’ont pas forcément les mêmes références. Les premières pensent à Quand Harry rencontre Sally alors que les seconds sont plutôt tournés vers des classiques indétrônables genre Blanche-Neige et les sept mains. Oui, j’étais un ado de base sauf que j’ai été épargné par l’acné.
Ma douce moitié avait donc réservé une chambre dans un hôtel, mais un hôtel à la hauteur de ses moyens. Point de palace pour nos premières amours, ni même de petit établissement tranquille dans un cadre pas trop foireux. Non. A la place je me suis retrouvé dans un Formule 1 à deux pas d’une zone industrielle pourrie, avec des murs en papier cigarette et des voisins qui avaient manifestement eu la même idée que nous – mais dont la première fois devait remonter à un certain temps. La vue de la fenêtre donnait sur une usine. Le lit était trop étroit. Une des ampoules ne marchait pas. Et nous étions deux ados nerveux dans un cadre bon marché sans aucun rapport avec Basic Instinct, trop fiers pour faire demi-tour, trop apeurés pour faire le premier pas. Je n’étais pas plus à l’aise qu’elle mais j’ai fini par prendre les devants. J’ai fermé les rideaux et je me suis avancé vers elle pour l’embrasser. Elle tremblait. Moi aussi.
C’était la fin du printemps et les quelques rayons de soleil qui perçaient à travers les rideaux nimbait la chambre de cette ambiance romantique que nous avions recherchée. Je sentais sa chaleur à travers ses vêtements, son haleine dans mon cou. Je l’ai embrassée un long moment, mes mains comme pétrifiées sur ses hanches jusqu’à ce qu’elle les prenne et commence à les passer sur sa poitrine. Et c’est là que tout a commencé à aller de travers.
Nous en étions à nous déshabiller avec des gestes maladroits et fébriles quand je me suis retrouvé face à deux seins ronds, fermes, et libres de tout soutien-gorge. Elle avait prévu son coup. Pas moi, je portais un caleçon. Et je n’ai pas fait mon malin quand elle m’a demandé de les caresser. J’ai fait un bon en arrière comme si ses tétons étaient équipés de pièges à loup. Faut me comprendre, c’était ma première fois à tous les niveaux. Quand elle a réussi à s’approcher assez pour me prendre les mains et les placer là où elle voulait, y’a eu un gros coup de mou dans les genoux et un gros coup de dur ailleurs. J’étais nerveux mais j’étais pas con non plus. De son coté, les yeux mi-clos, elle a tenté une caresse très osée, qui aurait pu être très bonne si elle n’avait pas serré autant et si elle s’était au moins un peu coupé les ongles avant. Je ne sais pas, elle a dû confondre ça avec un jouet qui fait pouic-pouic. J’ai sursauté si fort que j’ai failli lui arracher un sein et que je me demande encore aujourd’hui si elle pourra jamais allaiter avec l’autre. La première fois quoi.
Un partout. La balle au centre.
Bon on ne s’est pas laissé décourager pour si peu, hein. On était jeunes, beaux, en pleine forme et bourrés d’hormones. Pis y’avait pas encore de dégât irréversible et la bande-son offerte par les voisins, quoiqu’embarrassante, nous mettait bien dans l’ambiance. On a juste arrêté de se la jouer en essayant de le faire debout, visiblement c’était pas une bonne idée pour des débutants. En tout cas pour nous. Nous avons donc découvert ensemble que le matelas était défoncé et que le sommier grinçait plus fort encore que l’usine d’en face. On a essayé de se peloter mais avec un ressort dans les fesses et un creux comme le Grand Canyon au milieu du matelas… Et ce boucan pas possible qui couvrait même les cris des voisins, que j’ai beaucoup enviés soit dit en passant – j’étais pas là mais le gars avait l’air d’assurer. Sans parler du fait qu’à force de nous tortiller pour trouver un coin potable, nous avons fini par terre dans un joyeux bordel de bras, de jambes et de jurons.
On ne pouvait pas tomber plus bas.
On s’est retrouvé à se caresser maladroitement sur la moquette grisâtre d’un hôtel premier prix, à se rouler dessus et à s’embrasser. Avec le recul, je me dis que nous aurions mieux fait de nous barrer et de remettre à plus tard, de trouver un endroit plus joli ou même d’attendre un moment où nos parents seraient sortis pour le faire dans la tranquillité d’une de nos propres chambres. Sur l’instant, cependant, je ne pensais qu’à en finir. L’excitation du début s’était fait la malle mais restait l’envie étourdissante de me plonger dans un autre corps. Et c’est justement ce dernier point qui a été la goutte d’eau, l’ultime rouage grippé de cet après-midi raté de bout en bout.
Laborieux.
C’est le bon mot je crois. Le seul qui puisse décrire ce que j’ai vécu entre ses cuisses bronzées. Point de palace pour nos premières amours, et pas de feux d’artifices non plus. Juste de la douleur et de l’embarras.
J’ai joui. C’était un réflexe purement physiologique mais elle l’a très mal pris. Comme une gifle. Elle s’est retirée, rhabillée. Elle a claqué la porte de la chambre et m’a plaqué le lendemain – en public, histoire que tout le monde sache que nous n’étions plus ensemble. Je ne vais pas mentir, je l’ai très bien vécu. Elle me plaisait beaucoup mais je n’arrivais plus à la regarder dans les yeux. Et je lui en voulais de nous avoir imposé ça.
Azzurra, ma première petite amie. Et la seule encore à ce jour.
Je confirme, je ne suis pas un cador des relations amoureuses.
Tout ça pour dire que cette Aya ne risque pas grand chose.
…
Une petite minute !
Avec tous ces cœurs qui saturent la page, un détail m’a échappé. Tous les participes passés sont accordés au masculin. Je regarde sa photo une nouvelle fois et mets enfin le doigt sur ce qui me gênait.
La blondinette en rose est un garçon. Ô misère, encore un. Et apparemment celui-là doit être un modèle fini à coup de pelle.
Je résume : un coureur de pantalon, un moine et un travesti. J’ai toujours eu beaucoup de chance. Non mais sérieusement, pourquoi toujours moi ?
FIN